La revue

 

La Rencontre : revue des Amis du Musée Fabre,



Le boudoir champêtre

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N°89 3eme trimestre 2009
Jean RAOUX, Le bain de Diane (vers 1720), huile sur toile
Achat des AMF pour le Musée Fabre

L’onde était transparente et la fraîcheur de l’air délicieuse. La source au pied des rochers invitait au bain ; un rideau d’arbres feuillus préservait une intimité propice au délassement des corps. Sur la rive, l’eau clapotait doucement en blancs reflets brillants. Deux jeunes femmes s’étaient dévêtues, mais gardaient les boucles de leurs cheveux savamment nouées de rubans de soie colorée. La lumière, filtrée par l’écran rocheux, caressait les chairs rosées. Déjà, l’une des baigneuses, apaisée par le bain, chaussait nonchalamment ses sandales. Sa compagne, plus timorée, s’accrochait à une branche de peur de perdre pied sur les galets glissants. La transparence de l’eau laissait deviner la courbe rebondie des fesses et le galbe des cuisses. D’où nous vient cette scène ?

Après les années austères et bigotes de la fin du règne de Louis XIV, la Régence fut – du moins pour les privilégiés – un temps de chasse au bonheur. L’histoire nous a légué une mythologie de cette époque, faite de douceur de vivre, de frivolité et de liberté de mœurs. Mais derrière l’ostentation princière, il y a l’homme ennuyé qui cherche à se divertir à l’opéra, à la chasse, comme dans la ronde des maîtresses et des favorites. Il faut se donner des passions pour fuir l’ennui ; et la peinture figure le trouble et le plaisir pour mieux troubler et plaire à l’amateur. L’auteur du tableau, Jean Raoux, était le protégé de ces grands seigneurs libertins – Philippe de Vendôme et le chevalier d’Orléans – qui composaient l’entourage du Régent. Il était aussi familier du monde de la finance, du théâtre et des arts. Après un long séjour en Italie, il avait regagné la France et intégré l’Académie. Il était le contemporain de Watteau, et de Hogarth qu’il avait connu en Angleterre.

Nos baigneuses sont en fait des divinités : il s’agit d’un bain de Diane, clairement identifiée par son carquois et ses flèches. Mais rien ici ne rappelle la déesse sauvage des bois et des montagnes, assimilée à l’Artémis grecque, vierge farouche, vindicative, chasseresse et tueuse. Depuis la Renaissance, la mythologie gréco-romaine a servi aux artistes de support à l’imaginaire, à l’exaltation du pouvoir comme aux leçons de morale. Mais dans cette époque de transition, le recours au monde des dieux n’est plus qu’une mythologie travestie : on ne retient des sources mythiques que des éléments de mise en scène, des “ poses ”, prétextes pour montrer des nudités charmantes et des étreintes. Il s’agit de diviniser le désir, en épanouir l’obsession sous les bleus célestes et les verdures d’un éternel printemps. Les lignes sinueuses et serpentines conviennent à l’érotisation de la beauté féminine. Plutôt qu’à des déesses et leurs compagnes, nous avons affaire ici à des jeunes filles mutines. En ces temps où les boudoirs ornés ressemblent à des bosquets, par un singulier effet de miroir, l’écrin intime de la source, dans le tableau de Raoux, devient un boudoir champêtre. La statue du faune sur son socle barre la perspective et ferme la scène pour en accroître l’intimité. La créature sylvestre est le témoin réjoui des plaisirs sensuels. Elle est à la place symétrique du spectateur dont la jouissance voyeuriste n’est plus stigmatisée comme péché, mais capture d’un instant partagé dans un Éden idéalisé.
Heureux temps où la beauté était une promesse de bonheur. Mais derrière les figures des dieux de l’opéra rococo, les parcs de Watteau, les boudoirs de Boucher ou les carnavals de Guardi, perce secrètement la mélancolie de la destruction prochaine de ce paradis.

Édouard Aujaleu

                                                                                                        

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