Le billet du Président


edito Revue 128

Le show Toutankhamon

Dans un article sur l’ « effet de réel », paru en 1968 dans la revue Communications, Roland Barthes affirmait que la photographie, le reportage, l’exposition d’objets anciens et le tourisme des lieux historiques reposent sur le besoin d’authentifier le « réel ». Il citait en exemple l’exposition Toutankhamon et son temps qui s’était déroulée au petit Palais l’année précédente et qui avait accueilli près de 1,2 million de visiteurs. Un demi siècle plus tard, le show continu à la Grande Halle de la Villette. La presse souligne que le record de 1967 est battu, puisque 1,4 million d’entrées ont été enregistrées. Pourquoi un tel engouement ?

L’égyptomanie a gagné l’Europe depuis le début du XIXème siècle. Les objets de la tombe du pharaon sont affectés d’une aura de mystère liée aux rituels funéraires ; aura accentuée par le mode d’exposition dans des vitrines subtilement éclairées, disposées dans des espaces obscurs. L’organisation est celle d’un show à l’américaine : l’exposition effectue une « tournée » dans plusieurs pays. Un puissant appareil médiatique est mobilisé pour attirer les masses en soulignant que ces objets ne quitteront plus désormais le musée du Caire.

Le statut des objets funéraires est ambigu. Une photographie prise au moment de la découverte de la tombe montre une accumulation en désordre que nul mortel ne pouvait percevoir une fois le caveau scellé ; dans l’exposition, quelques pièces sélectionnées, dont le dévoilement authentifie la réalité, sont offertes à une vue panoramique d’ordre plus esthétique que cultuelle. Mais, à l’encontre de la doxa qui veut que l’objet archéologique porte les marques de son ancienneté, les meubles et parures de l’exposition sont en parfait état de conservation au point que certains visiteurs les prendraient pour des copies. Toutefois le contraste entre l’authentique et sa copie devient flagrant lorsqu’à la sortie de l’exposition on débouche sur une immense salle de « produits dérivés ». Masques funéraires en plastique, statues au couleurs criardes, contrefaçons de bijoux, mais aussi foulards ou stylos à l’effigie de Toutankhamon sont proposés à la vente comme souvenirs de l’événement. Le business ne craint pas le kitch !

Faut-il bouder ce genre de manifestation, au risque de paraître élitiste ? Si l’exposition Toutankhamon ne s’adresse pas à l’égyptologue, on ne peut lui retirer une vertu pédagogique et un sens du spectaculaire. Mais elle participe clairement de l’industrie culturelle qui ramène la contemplation esthétique et la réflexion historique au niveau d’un événement de consommation.

Edouard Aujaleu

Président des AMF