Le billet du Président


Editorial Revue n°132

Paris – New York

Les Américains à Paris

L’historiographie de l’art contemporain repose sur un récit devenu largement dominant dans les catalogues d’expositions, les revues  » grand public  » et les ouvrages critiques. Après 1945, l’art américain aurait mis fin à l’hégémonie française ; New York aurait volé à Paris l’idée d’art moderne. Un livre récent met en cause ce  » mythe  » de l’histoire de l’art : « La scène internationale des avant-gardes artistiques ne fut pas plus centrée sur New York après 1945 qu’elle ne le fut sur Paris dans les décennies précédentes »1 D’autres centres que New York étaient actifs dans les années 50 et 60 : Milan, Düsseldorf, Amsterdam, Stockholm, Bruxelles, Tokyo ou São Paulo. Le nationalisme américain et sa domination diplomatico-économique est certainement à la source de cette vision du triomphe de l’art américain et le thème du déclin de l’art français est une constante des critiques d’art américains dans la seconde moitié du XXème siècle.

L’exposition « United States of Abstraction. Artistes américains en France, 1946-1964 » présentée par le musée Fabre permet d’aborder d’un œil neuf un épisode de cette histoire de l’art moderne. Dans le Paris des années 50 se côtoyaient des français comme Georges Mathieu, Pierre Soulages, Jean Degottex ou Nicolas de Staël, des allemands, Hans Hartung ou Wols, un chinois, Zao Wou-Ki, un hongrois, Simon Hantaï, un canadien Jean-Paul Riopelle et des américains, Sam Francis, Joan Mitchell, Shirley Jaffe, Kimber Smith ou James Bishop. Les marchands et les critiques contribuèrent alors à imposer une nouvelle catégorie d’expression picturale qui rassemblait l’abstraction lyrique, l’art  » informel  » ou  » autre  » (selon l’expression de Michel Tapié) et l’expressionnisme abstrait. Paris restait un foyer de confrontations artistiques. Mais il ne faut peut-être pas surestimer l’impact du séjour parisien des peintres américains : beaucoup venaient en France grâce à une bourse et parce que la vie y était peu chère. L’internationalisation et la fortune de la peinture américaine fut alors prise en charge par des critiques aux accents nationalistes, des grands collectionneurs et hommes d’affaires, suivis par les musées et les fondations.

Le mérite de l’exposition du musée Fabre réside dans la possibilité de prendre conscience de l’extraordinaire diversité des œuvres, loin des catégories trop restrictives, et de permettre une appréciation esthétique indépendamment du contexte politico-économique.

Édouard Aujaleu

(1, Béatrice Joyeux-Prunel, Naissance de l’art contemporain. Une histoire mondiale/1945-1970. CNRS éditions, 2021)