Le billet du Président


Editorial Revue n° 129

Du portrait au selfie

L’exposition Jean Ranc, au musée Fabre, nous permet d’admirer de magnifiques portraits aux couleurs chatoyantes et aux drapés somptueux, mais qui n’échappent pas au dilemme du genre : la tension entre la fidélité au réel et les codes artistiques d’une époque, entre ressemblance et beauté. En ce début du XVIIIème siècle, tout le monde n’est pas digne d’être portraituré. Longtemps dominent les portraits des « personnes de mérite », rois, princes, religieux éminents, et avec le développement de la conscience de soi de la bourgeoisie, marchands et financiers. Mais les gens du peuple ne sont pas encore individualisés. Au XVIème siècle, L’Arétin écrivait : « C’est ta honte, ô siècle, de tolérer que des tailleurs et des bouchers apparaissent vivants en peinture » Il faut attendre la deuxième moitié du XIXe pour voir apparaître des portraits d’individus issus du peuple.

Le portrait n’est pas simplement un objet de contemplation esthétique, il est inséparable de ses fonctions. Selon l’expression de Pascal : « Le portrait porte absence et présence, plaisir et déplaisir. » Il maintient la présence de l’absent ou du mort, il constitue un signe de reconnaissance sociale par une mise en scène de soi, il peut aussi évoquer des événements biographiques. Dans le cas particulier du pouvoir royal, le portrait du roi est le double du roi ; en l’absence du corps du souverain, il manifeste sa présence et doit produire les mêmes effets.

Depuis la naissance de la photographie qui a démocratisé le portrait, sa forme picturale a eu tendance à s’effacer – sans toutefois disparaître. Le récent « selfie » a pris à son compte certaines caractéristiques de l’autoportrait : il suppose une intention d’indiquer son identité, une image de soi, dans un lieu et un temps déterminés et il manifeste une volonté de communiquer. Mais on peut difficilement le considérer sous l’angle esthétique ; il constitue plutôt le triomphe de l’ère du narcissisme généralisé. Mais le paradoxe est que, reproductible à l’infini dans les réseaux sociaux, l’image de soi disparaît dans l’anonymat de la communication de masse.

Il faut souhaiter que, pour apprécier l’exposition Jean Ranc, les visiteurs soient plus attentifs au tableaux qu’à leur propre image devant le tableau !

Edouard Aujaleu

Président des AMF