Couverture La Rencontre n°122


JACQUES GAMELIN 1738 – 1803

 

 Jacques Gamelin, Ménélas perçant de sa lance le cou d’euphorbe, détail et totalité, vers 1780, gouache bleue et blanche sur papier teinté bleu, 47,2 x 72,9 cm, Montpellier, Musée Fabre

« Cet artiste insolite, dont l’œuvre déconcerte, s’insère mal dans le XVIIIe siècle. Tout en restant dans la grande tradition de la peinture classique narrative, Gamelin refusant les modes et ne cherchant à peindre ni beau ni gracieux, ne suivra que son imagination. Calme et réfléchi d’apparence, ce sont les grandes idées généreuses et les passions qui l’inspirent avec toujours présente, la fatalité de la mort. Ce penchant détermine le choix de ses sujets, lui faisant préférer l’histoire à la mythologie, qu’il doit juger légère et irréelle », écrit O. Michel, dans la préface du catalogue de l’exposition Gamelin à la Galerie Émeric Hahn à Paris du 16 mai au 30 juin 1979.

Mais qui est donc Jacques Gamelin ? Il est né à Carcassonne, second d’une famille de quatre enfants, d’un père drapier. Employé aux écritures à Toulouse et doué pour le dessin, il est remarqué par son employeur, le baron de Puymaurin, homme cultivé et généreux, qui financera ses études et ses séjours à Paris (de 1761 à 1765) puis à Rome (de 1765 à 1774) où il gagne une certaine renommée comme peintre de batailles. Il y rencontre Raphaël Mengs et Füssli qui influenceront ses œuvres futures. Ruiné par l’échec commercial de la publication d’un recueil d’ostéologie et de myologie destiné aux artistes et aux scientifiques, il accepte, en 1780, la direction de l’Académie de Montpellier. Il y fonde une école de dessin, gratuite, qui aura beaucoup de mal à survivre mais qui sera fréquentée par F. X. Fabre. Découragé, il retourne à Narbonne en 1785 où il obtient des commandes de peintures religieuses dont beaucoup sont encore visibles aujourd’hui. À la Révolution, il fait partie de la Société Populaire et Révolutionnaire des sans-culottes de Narbonne et organise le Musée de Carcassonne, sauvant ainsi une grande part des richesses des églises et couvents du département. En 1796, il est nommé professeur à l’École centrale de l’Aude, à Carcassonne. Il meurt le 19ème  jour du mois de Vendémiaire de l’an XII (12 octobre 1803), âgé de 62 ans.

Son dessin, probablement réalisé à Montpellier puisqu’il a été exposé au deuxième Salon de la Société des beaux-arts en 1780, titré d’abord Épisode de l’Iliade, puis

Les deux Ajax défendant le corps de Patrocle, est aujourd’hui identifié (1) comme étant l’illustration d’un combat entre Ménélas et Euphorbe : Ménélas, roi de Sparte, époux malheureux d’Hélène et frère d’Agamemnon, est l’un des héros achéens (grecs) de la guerre de Troie. Homère évoque « ses fortes cuisses » et ses « belles chevilles » et insiste sur son caractère guerrier : « célèbre pour sa lance ». Il tue au combat huit guerriers troyens dont Euphorbe ; cet épisode est relaté au début du chant 17 de l’Iliade :

« Et le brave Ménélas, fils d’Atreus, ayant vu que Patrocle avait été tué par les Troyens, courut aux premiers rangs, armé de l’airain splendide. […] Ainsi le blond Ménélas allait autour de Patrocle, et, le gardant de sa lance et de son bouclier égal, il se préparait à tuer celui qui approcherait » […] Surgit Euphorbe qui, ayant été le premier à blesser Patrocle, l’ami intime d’Achille, réclame sa dépouille : « Mais ne retardons pas plus longtemps le combat qui amènera la victoire ou la défaite de l’un de nous. Il parla ainsi, et il frappa le bouclier d’une rondeur égale ; mais il ne put le traverser, et la pointe d’airain se recourba sur le solide bouclier. Et l’Atréide Ménélas, suppliant le père Zeus, se rua avec l’airain ; et comme Euphorbe reculait, il le perça à la gorge, et la pointe, poussée par une main robuste, traversa le cou délicat »2.

Gamelin exprime dans cette œuvre son sens affirmé de la mise en scène de combats tumultueux, avec un premier plan très détaillé, des silhouettes sombres à droite en repoussoir et, en arrière plan, comme brouillés par la poussière de la bataille, la charge des belligérants et le regard hagard des soldats. L’action représentée da sotto in su, en partant de très bas, presque au ras du sol, accentue la théâtralité  dramatique  de  l’épisode  et  donne  à  l’enceinte “ moyenâgeuse ” de la ville de Troie un aspect imposant, contredit pourtant par la taille exagérée des guerriers qui la défendent. L’exécution, en monochrome de bleu rehaussé de gouache blanche, reste cependant magistrale.

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1  Par Jean Claparèdes, conservateur du musée Fabre de 1945 à 1965
2  Extraits de l’Iliade, chant XVII – traduction Leconte de Lisle (1866)

Jean-Paul Spieth