Couverture La Rencontre n°116


Frédéric Bazille : Rue de village, 1865

 La rencontre 116Frédéric Bazille : Rue de village, 1865

Nous sommes en 1865. Ils ont presque le même âge, 25 ans, et s’étaient rencontrés, trois ans auparavant, dans l’atelier de Charles Gleyre, dont ils avaient suivi pendant deux ans – mais plutôt de loin – les cours aux Beaux-Arts de Paris. Ces célèbres inconnus, ce sont Alfred Sisley, Claude Monet, Auguste Renoir et Frédéric Bazille. Ce dernier, le moins gêné des quatre financièrement, loue alors rue de Fürstenberg, dans le quartier de Saint-Germain-des-Prés, un atelier qu’il partage avec Monet, lequel a en tête de grands projets. Ils font partie de ̎ la génération 63 ̎ dite aussi ̎ la bande à Manet ̎. Celui-ci est particulièrement raillé par la critique ̎ officielle ̎ et une bonne partie du public, à la suite de la présentation, au ̎ Salon des Refusés ̎ de 1863, d’un tableau alors intitulé Le Bain, appelé par la suite Le Déjeuner sur l’herbe, qui provoque un scandale retentissant, propulsant de facto son auteur ̎ chef de file ̎ des peintres modernistes.
Ceux-ci rejettent les critères académiques et contestent les choix du jury chargé de sélectionner les œuvres admises au Salon officiel. Ils se retrouvent au café Guerbois où ils se confrontent avec des écrivains (Émile Zola…) et des amateurs d’art (Edmond Maître…), formant un vaste cercle hétérogène qui deviendra ̎ L’École ̎ puis, plus tard, ̎ Le Groupe des Batignolles ̎. On y construit une manière de peindre la réalité en dehors des règles traditionnelles de l’art issues du XVIIe siècle. Cette nouvelle peinture s’inspire des peintres de l’École de Barbizon (Corot, Daubigny, Théodore Rousseau…), et des rencontres de Saint-Siméon à Honfleur (Courbet, Boudin, Jongkind,…). Elle postule la prépondérance du regard en dehors de tout schéma conventionnel, souligne l’importance de la relativité des conditions selon lesquelles un même motif peut être observé (lumière, ciels, couleurs…), et revendique la subjectivité de la vision du peintre. Manet dira d’ailleurs « Je peins ce que je vois, et non ce qu’il plaît aux autres de voir ».

C’est dans ce contexte que Bazille réalise cette Rue de village. Il a été sollicité par Monet pour servir de modèle à l’un des personnages d’un autre Déjeuner sur l’herbe, titre choisi en hommage à Manet, tableau qu’il veut peindre en plein air à Chailly, avec des figures grandeur nature, pour le Salon de 1866. Le 17 juillet 1865, Bazille écrit à ses parents : « Il me faut encore une douzaine de jours pour finir les peintures commencées, après quoi je dois aller passer encore cinq ou six jours à Chailly pour rendre service à Monet, il fait un grand tableau dans lequel je dois figurer, et il a besoin de ce temps pour me peindre… ».
Pendant ce séjour, Bazille en profite pour réaliser quelques études sur le motif dont, probablement, cette œuvre acquise en 2010 pour le musée Fabre. Avec une touche large et franche, le peintre saisit rapidement les effets et les contrastes de lumière sur un chemin de terre chaotique et sur des maisons à peine esquissées en aplats colorés, tandis que deux enfants, fugaces silhouettes, animent la perspective sous un ciel lumineux. Les touffes de végétation, qu’un subtil contre-jour gradue du plus clair au plus sombre, ponctuent et atténuent la verticalité sévère des bâtiments. Comme son prédécesseur Eugène Boudin, qui gardait dans son atelier de nombreuses et magnifiques ̎ esquisses non présentables ̎, Bazille n’imaginait certainement pas alors que cette toile ferait, 150 ans plus tard, la fierté du musée de Montpellier. Engagé volontaire, il meurt au cours de la guerre de 1870 sans savoir qu’il était un peintre ̎ impressionniste ̎.

Jean-Paul Spieth